Perspectives

Réseau en fil : Bâtiment Panhard——————Amérique latine

J’ai tendu des cordes de clocher à clocher;
des guirlandes de fenêtre à fenêtre;
des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse.

Phrases (Illuminations, 1873-1875), Arthur Rimbaud
Réseau en fil au siège de SNCF Gares & Connexions et AREP, le 25 mai 2018, Photographe ©Jean-François Candeille
Réseau en fil au siège de SNCF Gares & Connexions et AREP, le 25 mai 2018, Photographe ©Jean-François Candeille

Le Collectif MASI est formé par l'architecte et scénographe urbaine Madlen Anipsitaki et le sociologue Simon Riedler.  Avant son travail chez Arep sur l'architecture des gares qui nourrit sa réflexion sur les différentes trajectoires et usages d'un lieu de passage, Madlen (accompagnée par Luca Merlini) a élaboré un projet de diplôme manifeste sur la question du passage au 21ème siècle : “Passage en réseau à travers un îlot”. Elle y expérimente, via des dispositifs de scénographie urbaine, les liens entre espaces public et privés, entre habitants, travailleurs et passants dans un îlot. Par "scénographie urbaine”, nous entendons une pratique qui met en scène les connexions entre les acteurs du théâtre de la ville, habitants ou passants dans nos vies et dans nos villes. Dans les bidonvilles d’Île de France, Simon œuvre au dialogue et à la lutte contre les préjugés entre habitants des bidonvilles et riverains. Inspirés par le sociologue Emile Durkheim, nous pensons l'intégration comme la capacité d'une société à relier ses membres, à créer du lien social.

 

Notre objectif est ainsi d'intégrer des individus à l'échelle locale en construisant des situations enchantant le quotidien. D'où l'idée de matérialiser les liens sociaux par un réseau en fil co-construit et approprié par les acteurs, qui rende réelle et actuelle l’idée utopique du passage en réseau. Cette fois ce n’est pas le passage en réseau qui traverse des appartements mais c’est le fil qui crée un réseau matérialisé. Ce réseau provoque des liens entre des situations sociales différentes et investigue leurs échanges, comme s'il liait la maison de Mon oncle avec l’espace de Playtime de Jacques Tati. Selon Jean-Pierre Vernant : “Entre les rives du même et de l’autre, l’homme est un pont”.

Réseau en fil au siège de SNCF Gares & Connexions et AREP, le 25 mai 2018, Photographe ©Claude Le Breton

Nous avons initié le réseau en fil le 25 mai dans le bâtiment Panhard. Étrange, ludique, inattendue, la première expérience du réseau en fil a tenu ses promesses et dépassé nos attentes, créant un hiatus entre notre prévision et sa réalisation qu'il s'agit d'explorer pour montrer le potentiel créatif et de densification des liens chez Arep et Gare & Connexions.

Le travail en réseau a commencé avant le jour de l'événement. Tous les jours nous tirions des fils invisibles reliant des personnes d'Arep et de la SNCF qui ont rendu possible un réseau en fil respectant les contraintes de sécurité du bâtiment Panhard, lieu de travail. Les contraintes sont rapidement transformées en “contraintes créatives”. Par exemple, la contrainte de l’accrochage du fil à une hauteur n'encombrant pas le passage nous a entraîné à mettre au point un système d’accrochage du fil accessible à tout le monde indépendamment de leur taille. Cette créativité issue des contraintes est selon nous une réussite pour cette première expérience.

Réseau en fil au siège de SNCF Gares & Connexions et AREP, le 25 mai 2018, Photographe ©Claude Le Breton

Nous avions imaginé un déroulement du fil de proche en proche, d'individu à individu. Nous pensions en termes individualistes, concevant des agents utilisant le dispositif de la même façon : déroulement du fil, suspension à un poteau et transmission de l’extrémité du fil à une personne connue ou inconnue. Notre objectif explicite était de créer ainsi un réseau reliant le plus de personnes possibles, il a été atteint grâce à des acteurs solidaires plutôt que des agents dociles. Cette collaboration souhaitée mais d'une ampleur imprévue a donc créé des techniques inédites pour couvrir l'espace du réseau en fil. En particulier, le lancer du fil d'un niveau à l'autre était en théorie proscrit mais a été spontanément effectué selon un objectif à la fois ludique et adéquat pour diffuser le réseau dans le bâtiment.

Le réseau en fil a fait irruption dans le bâtiment Panhard sous la forme d'un jeu dans un lieu de travail. Selon le sociologue Erving Goffman, ce sont les interactions sociales entre acteurs qui mettent en scène la vie quotidienne et la séparent entre par exemple le travail et les loisirs. En proposant un mode original d'expression de ces interactions sociales, nous espérons remettre en question de façon éphémère l'esprit de sérieux qui règne dans les bureaux du bâtiment Panhard. Cet espoir a rencontré un franc succès, la participation des acteurs au réseau en fil. Goffman soutient que les acteurs sociaux incarnent des rôles sociaux, comme celui de travailleur, qui requièrent d'endosser des masques, comme celui du sérieux. L'objectif du réseau en fil est de subvertir ces masques, insufflant un esprit de jeu et de création spontanée où le sérieux cède momentanément la place à la surprise ou l'indifférence, la curiosité ou le doute, le rejet ou l’engouement passionné. A un moment, le fil rouge s'interpose entre une femme et son écran. Irritée, elle s'en prend à la personne qui a involontairement fait passer le fil par là. Puis, elle change d'attitude et s'excuse, donnant lieu à un échange de sourires…

Réseau en fil au siège de SNCF Gares & Connexions et AREP, le 25 mai 2018, Photographe ©Jean-François Candeille

Les réactions au réseau en fil évoluent, par analogie avec les identités sociales et ethniques qui ne sont pas figées mais en perpétuelle construction. Le réseau en fil lui même, éphémère, est encastré dans un processus de montage-déroulement-démontage. Le montage est le moment de prévision où l’imagination féconde un dispositif plastique en fonction du site. Lors du montage nous avons érigé le totem à l’abri des regards, ménageant la surprise. Le déroulement a montré les limites de notre imagination face à l’improvisation des acteurs. L’intensité du moment ne nous a pas permis d’embrasser complètement du regard les trajets du fil et les créations de liens. C’est lors du démontage que se sont révélés en filigrane l'inventivité des acteurs et les liens créés, par le croisement des trajectoires des fils qui ont empli d'une dense poésie l'espace autour de l'atrium et au dessus des bureaux du deuxième étage. Enfin, le fil lui même a eu des usages différents, de matériau-outil lors du montage il est devenu un support vivant de création de liens lors du déroulement du réseau, puis lors du démontage il sert de trace des trajectoires effectuées. Et comme nous l’a exprimé un des acteurs du réseau en fil, le réseau est peut-être démonté mais les liens qu’il a créés continuent d’exister.

Réseau en fil au siège de SNCF Gares & Connexions et AREP, le 25 mai 2018, Photographe ©Claude Le Breton

Le réseau en fil dans le bâtiment Panhard est le pilote d’un projet d’envergure internationale qui s’insérera cette année dans les tissus urbains de six villes d’Amérique latine avec le soutien d’université, d’agence d'architecture ou d’association locale. Le fil rouge utilisé le 25 mai y sera ré-employé et associé à un fil local pour tisser un premier réseau au Guatemala. Puis, cette association fil rouge-fil guatémaltèque fera partie du prochain réseau au Costa Rica. Ensuite l’association fil rouge-fil guatémaltèque-fil costaricain sera incluse dans le réseau équatorien. Et ainsi de fil en aiguille au Chili, au Brésil et au Mexique sera tissé un réseau en fil international présenté dans le bâtiment Panhard dans un an. Le premier site est le Pasaje Rubio (Passage Blond) à Guatemala City, clin d’oeil au diplôme manifeste de Madlen sur le passage du 21 ème siècle.

 

Collectif MASI

Réseau en fil au siège de SNCF Gares & Connexions et AREP, le 25 mai 2018, Photographe ©Jean-François Candeille